Un débat toujours chaud
Décriminaliser pour protéger les filles de joie
Le groupe Stella est un organisme créé par et pour des travailleuses du sexe(TDS) afin de leur venir en aide et éduquer la population sur les réalités de leur travail. Le groupe allègue que de criminaliser encore plus le travail du sexe, comme le fait la modification au Code criminel en vigueur depuis le 5 août, ne fera que mettre davantage en danger la santé et la sécurité des femmes qui pratiquent la prostitution. « Les femmes qui se prostituent se mettent à risque de se faire voler, agresser, violer, et ne peuvent le rapporter aux autorités, » explique Amélie Laliberté, porte-parole de Stella.
Cet organisme demande la décriminalisation généralisée des activités reliées à la prostitution, donc de retirer les articles 210 à 213 du Code criminel. Cela permettrait aux TDS de travailler et faire leur « mise en marché » ouvertement, à l’endroit et de la manière de leur choix, mais surtout, de leur donner un accès aux services de santé et sociaux. « Il faudra travailler avec les résidents et les commerçants, et trouver ensemble des solutions pour que tous soient satisfaits des méthodes de travail, » ajoute Mme Laliberté, qui cite en exemple une action conjointe réalisée à Montréal avec le groupe TANDEM dans les rues du quartier Hochelaga, où les femmes circulant sur le trottoir en avaient marre de se faire confondre avec des prostituées et régulièrement solliciter. « On a remis une circulaire aux automobilistes pour les informer et les sensibiliser au fait que toutes les femmes ne sont pas des TDS. »
Stella est « farouchement opposé » à la légalisation qui obligerait selon eux les prostituées à s’enregistrer, à restreindre leurs activités à des zones désignées, ou à l’intérieur de bordels comme c’est le cas au Nevada, et à passer des examens médicaux réguliers. « Les examens médicaux obligatoires, ce n’est pas efficace. Ça prend trois mois avant de pouvoir détecter le VIH, » explique Amélie Laliberté, qui fait plutôt la promotion des campagnes de prévention et de distribution de condoms.
Mme Laliberté assure que la décriminalisation peut se faire dans le respect de tous, et qu’elle n’engendrera pas une augmentation marquée de l’offre ni de la sollicitation. « Que ce soit criminalisé ou pas, une fille de 18 ans qui veut se prostituer le fera. Le marché est déjà saturé, et pour que ce soit payant, il faut être vraiment bien organisé. Les femmes qui font de l’argent sont celles qui sont bien dans leur peau. Ce n’est pas un métier pour tout le monde. De plus, ces femmes-là ont une dignité. Ça prend du courage pour s’exposer aux regards, elles ne feront pas exprès de se placer dans une situation où elles se feront insulter. »
Abolir la prostitution pour favoriser l’égalité des sexes
De son côté, Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) ne vise rien de moins que l’abolition de la prostitution. La CLES soutient que la prostitution est une forme d’exploitation inacceptable, et que celles qui la pratiquent, même de façon volontaire, en restent sévèrement affectées à long terme, tant au niveau affectif et psychologique qu’au niveau physique. « C’est une forme de violence faite aux femmes, une entrave à l’égalité homme femme. La marchandisation du corps de la femme entraîne toujours une situation de déséquilibre dans les rapports de forces, » explique Axelle Beniey, responsable des communications à la CLES. Elle ajoute que les pays ayant opté pour la légitimation de la prostitution font face à une augmentation marquée du trafic humain, et que des quatre millions de personnes qui en sont victimes, 99% sont des femmes et des fillettes.
« Il est grand temps de cesser de considérer la prostitution comme étant inévitable, mais surtout arrêter de la banaliser en prétendant qu’il s’agit d’un métier. Il faut se demander l’effet que la décriminalisation aura sur nos jeunes. Si on considère qu’il s’agit d’un métier comme un autre, il faut aller jusqu’au bout de l’idée. Un jour, une fillette dira peut-être ‘’Quand je serai grande, je serai assistante sexuelle’’! Et il ne faut pas s’arrêter à Montréal, mais aussi se demander ce que nos lois auront comme effet dans le reste du monde, » prévient Mme Belley.
Il faut avant tout cesser de criminaliser la prostituée, mais bien s’attaquer au système prostitutionnel qui l’exploite (proxénètes, trafiquants, clients), souligne-t-elle. Ce sont principalement ces derniers qui bénéficieront de la décriminalisation. Bien que les groupes pro-décriminalisation clament que cette approche permettra aux prostituées de reprendre en main leur indépendance, Mme Belley émet des doutes à ce sujet. « On dit que les filles seront plus libres d’établir leurs limites. Pourtant, les danseuses sont légales, mais ne sont pas pour autant indépendantes. Elles doivent payer pour monter sur scène, et ont l’obligation de se plier à certains actes, sans quoi elles se font montrer la porte. Même dans la prostitution d’élite, c’est la même chose. Seulement, le client paie plus cher. »
Considérant la prostitution comme un moyen de survie faute d’alternatives économiques viables, la CLES soutient que le gouvernement canadien devrait adopter des mesures concrètes afin d’éliminer la pauvreté et l’exclusion, et ainsi assurer à tous et à toutes un revenu suffisant, l’accès aux soins de santé, au logement et aux services sociaux.
« La grosse arnaque dans le monde de la prostitution, c’est de dire ‘’Vous allez trouver dans la prostitution une forme de pouvoir sur les hommes’’. La réalité, c’est qu’il s’agit d’un déni de soi-même. Où est le contrôle si on est obligées de se conformer aux désirs d’autrui? Les clients tentent d’acheter un consentement, ce qui est impossible, » termine Axelle Belley.