La violence conjugale n'a pas de sexe

Par Dana Wilson
Journaliste Troy Media

Je me souviens que j’avais 12 ans quand mon beau-père a marqué mon visage pour la première fois. Il était passé de sa ceinture à ses poings quelque temps auparavant et tandis qu'il se bornait généralement à me frapper entre la taille et les omoplates, et de temps en temps sur d'autres parties de mon anatomie, cette fois-là, il a perdu le contrôle.

Cet incident particulier (l'un des nombreux) s’est produit parce qu’il avait découvert que j'avais rendu visite à ma sœur, séparée de ma mère et de moi pendant des années. Cette trahison qui venait compromettre ses plans d’une nouvelle famille lui fit perdre le contrôle et il m’asséna un coup de poing au visage faisant éclater ma lèvre et me faisant perdre connaissance.

Il attendit que je me réveille avant de me conduire à l'hôpital afin que nous puissions tous partager la même version des faits. Ma mère et moi devions être de connivence avec lui pour monter une histoire crédible et nécessaire. Je dis nécessaire, parce que je sentais que je ne pouvais pas laisser ma mère seule avec lui. Mes frères avaient déjà refusé de revenir de la ferme où mon beau-père les avait envoyés pour apprendre la valeur d’une « journée de travail honnête ».

La chèvre sacrificielle

Cette histoire était nécessaire parce que je me rappelais ce que j'avais ressenti quand il avait tourné son attention vers ma mère, les rares fois où elle était intervenue en ma faveur. Après trois années de coups et d’interrogatoires presque quotidiens, j'étais à peu près insensible à la violence, sauf quand mon beau-père augmentait la dureté des punitions ou lorsqu’il s’attaquait à ma mère. Je ressentais cette horreur, non pas parce qu'elle était une femme, mais parce qu'elle était ma mère et, plus important que tout, j’étais convaincue que s’il se concentrait sur moi personne d'autre ne serait sa victime. J'avais déjà commencé à me percevoir comme un « pharmaco », une chèvre sacrificielle. D'une quelconque manière, j’avais offensé Dieu, ma famille et moi-même et ces abus étaient la juste punition que je méritais. J’étais prête à mentir aux médecins, aux travailleurs sociaux et aux amis parce que j'avais honte de ce qui m’arrivait. Au cours de tous ces coups qu’il m’a donnés, les passages à tabac subis par mes frères avant qu’ils ne soient exilés vers la ferme qui finalement les sauva et les coups reçus par ma mère, je n'ai jamais pensé que le genre avait quelque chose à voir avec la violence. La violence est la violence, il y avait seulement les victimes et les agresseurs, et j'ai été une victime déterminée à ne jamais devenir un agresseur.

Il y a quelques années, je conduisais le long de l'avenue Whyte quand j’ai remarqué un panneau qui arborait le message : « Halte à la violence des hommes envers les femmes! » J'ai dû garer la voiture sur le côté de la route à cause de la rage qui s’emparait de mon corps tout entier. Pourquoi catégoriser la violence? Pourquoi pas un message comme « Arrêtez la violence domestique » au lieu d’accuser un genre en particulier? Je peux vous assurer en tant que victime de violence conjugale que je n'ai jamais pensé à classer l'auteur. J’endurais, c’est tout
.
Et quand le fait de pointer du doigt a permis d’atteindre une solution? En fait, le blâme et la catégorisation n'aident pas les victimes, ils ne leur donnent pas les moyens de s’en sortir. Blâmer et catégoriser risquent de faire en sorte que les victimes demeurent silencieuses et endurent à cause de la honte, ce qui prolonge les abus. La violence domestique semble être présente chez les deux sexes et à tous les âges

La violence domestique, quel que soit le sexe, est inacceptable

La violence domestique est inacceptable quel qu’en soit l'auteur. La réparation des conséquences de la violence devrait avoir lieu indépendamment du sexe de la victime, et pourtant ce n’est pas le cas. Les Albertains dépensent 13,5 millions de dollars par année pour remédier à la violence domestique contre les femmes et presque rien pour la violence conjugale, touchant les hommes. Il y a 38 refuges pour les femmes qui fuient des partenaires violents et aucun refuge pour les hommes. Une brochure du gouvernement de l'Alberta intitulée « Les hommes victimes de la violence des femmes : ça arrive et ça compte », cite un rapport de 2004 de Statistique Canada qui démontrait qu’au cours des cinq années précédant sa publication « plus d'un demi-million d'hommes au Canada avait un partenaire de sexe féminin qui avait fait preuve de violence à leur égard ». Dans cette même brochure, on apprend qu'« environ huit pour cent des femmes et sept pour cent des hommes ont déclaré que leurs partenaires hétérosexuels ont abusé d'eux au cours des cinq dernières années. « Apparemment, les taux de victimisation sont relativement proches en nombre (probablement beaucoup plus si l'on considère que les hommes sont moins susceptibles de signaler la violence conjugale), mais l'aide offerte aux victimes démontre la différence entre les sexes. Ne devrions-nous pas, en tant que société, soutenir toutes les victimes de violence conjugale?

Et si l'on définit la violence domestique comme étant celle qui se produit à la maison, alors il faut considérer que la violence est dirigée non seulement envers les conjoints et les aînés, mais aussi envers les enfants. Malheureusement, lorsque la violence est dirigée vers les enfants, il y a des inégalités entre les sexes – les garçons souffrent de sévices plus fréquents et plus graves. Comme l'a souligné Statistique Canada dans son ‘Rapport sur la violence familiale : un profil statistique 2007’, près de 4 enfants et jeunes victimes de violence familiale sur 10 ont subi une blessure physique en 2005 (37 pour cent). Les victimes de sexe masculin étaient plus susceptibles de subir des blessures que les filles (44 pour cent par rapport à 33 pour cent) ».
Les mères, peut-être en raison de leur implication plus étroite dans l'éducation des enfants, sont beaucoup plus susceptibles d'être un agresseur que les pères. Si les niveaux de violence conjugale sont à peu près les mêmes, et que la violence envers les enfants est davantage orientée vers les garçons, ne devrions-nous pas chercher à arrêter la violence domestique tout court, plutôt que «la violence des hommes envers les femmes»? Y a-t-il des intentions dont, en tant que société, nous devrions être au courant?

Je soutiens l'égalité des chances pour tous, sans distinction de race, de sexe ou de croyance. Toutefois, si l'on considère la réaction contre Anne Cools, première sénatrice noire au Canada, lorsqu’elle a suggéré que peut-être les idéologues féministes avaient intérêt à perpétuer l’image stéréotypée de la «femme victime», on se rend compte que peut-être il y a plus que la préoccupation envers les victimes. Dans un discours en 2000 au Comité permanent de la justice et de la politique sociale de l'Ontario concernant le projet de loi 117, la sénatrice Cools a déclaré : « Cette situation est rendue plus difficile par la réticence officielle du gouvernement à accepter le fait évident que la violence et l'agression sont des problèmes humains, pas des problèmes de genres... Je demande aux membres du comité d'examiner les données, d'examiner les preuves empiriques à l'égard de la violence dans les relations intimes, et à envisager la possibilité que la question de la violence domestique ait été faussement définie comme étant exclusivement la violence contre les femmes.

Les réactions féministes contre la sénatrice Cools, ancienne chouchou de ce mouvement, ont été virulentes, malgré le fait que Mme Cools ait fondé l'un des premiers refuges pour femmes violentées au Canada, « Les femmes en transition inc. ». Apparemment, dans ce pays il est très risqué de parler au nom des victimes sans tenir compte des stéréotypes de genre et de la rectitude politique.

Arrête de catégoriser la violence domestique
Je ne nie certainement pas qu’il y ait de la violence conjugale envers les femmes au Canada et qu’elle a généralement des conséquences physiques plus graves pour ces femmes. Ce que je dis, c'est qu'on ne devrait pas avoir un plan prédéterminé pour résoudre le problème, que la victime doit être respectée et prise en charge sans distinction de sexe, et qu’on ne devrait pas pointer du doigt et désigner ceux qui doivent être blâmés.

La violence domestique produit des victimes : nous devrions nous efforcer en tant que société à considérer les auteurs sans distinction de sexe et les victimes sans distinction de sexe. En tant que victime de violence conjugale, qui voit tous les jours dans le miroir les cicatrices physiques qu’elle m’a laissées, je peux vous assurer que le sexe du délinquant ne me concernait pas, la survie me concernait. Comme société, nous n'avons pas besoin d'arrêter la violence des hommes envers les femmes, nous n'avons pas besoin d'arrêter la violence des femmes envers les hommes, nous n'avons pas besoin d'arrêter la violence parentale envers les enfants — nous devons cesser de catégoriser la violence domestique et faire cesser la violence, point à la ligne.